Objet : Visite des sites archéologiques de
Punaei
(tiki souriant) et Puamau (le plus grand tiki des Marquises et le tiki
couché). Visite de la ferme vivrière des O'Connors et rencontre avec
Taua Nui, l'arrière petite-fille de Gauguin
Photos : en fin de message
Dictionnaire : en fin de message un glossaire des mots
polynésiens utilisés dans ce message (Popa'a, tiki, me'ae...)
Bonjour,
Jusqu'à présent le prix des locations de voiture nous avaient
découragé. En effet, 13 000 francs pacifique par jour, c'est cher. (1
euros = 119 FP) Mais, en partageant le prix, cela devient plus
raisonnable. Au village de Temetiu nous avons rencontré, Marina une
Italienne, et puis Dom avait un copain au mouillage, Claude du bateau
"Vent de
Soleil", qui se disait
intéressé aussi. Nous partons donc à quatre en 4*4 pour un tour des
sites archéologiques de l'île.
Dominique a mis à profit ses deux mois en solitaire pour
approfondir le sujet. Il a visité
tout ce qui était à portée de ses chaussures de marche, et pour le
reste il a étudié l'archéologie maohie dans un excellent recueil écrit
par deux professeurs qui enseignent sur l'île depuis une bonne
vingtaine d'années. Catherine Chavaillon et Eric Olivier ont écrit
"L'Inventaire archéologique de Hiva Oa". Ce livre est introuvable. Mais
Dom s'est fait prêté un exemplaire par une "Popa'a" et l'a complètement
scanné, puis il a "potassé" cette étude magistrale.
Nous ne pouvions rêver meilleur guide!
Sur la route qui nous sépare de Puamau, nous nous arrêtons sur le site
de Utukua dans la vallée du Punaei. Là nous trouvons au bout d'un
chemin boueux, au coeur de la forêt tropicale, le tiki souriant. Haut
de 93 centimètres, il fait partie du Me'ae de Utukua. Celui-ci est très
dégradé, il reste de tiki souriant et un
pétroglyphe remarquable. Un oeil avisé repèrera une pierre aiguisoir et
des murs de soutènements. Ici l'Histoire des hommes s'est effacée
devant une nature exubérante qui a repris de plein pied tous ses droits!
Après cette intermède pédestre et boueux, nous reprenons la voiture.
Nous
nous évadons vers les sommets de l'île. Nous passons des cols
qui nous révèlent des panoramas superbes. J'avoue que les
Marquises sont plus belles vues de terre que vues de mer! Lorsqu'on les
aborde par bateau, les paysages sont oppressants, arides, tortueux. En
pénétrant dans les vallées, les panoramas s'ouvrent, spectaculaires,
vers
l'océan.
La ferme des O'Connors
Avant la bifurcation vers Hanapaaoa, nous nous arrêtons à la ferme des
O'Connor. Celle-ci nous a été chaudement recommandée par Gaby. Les
pluies de ces derniers temps ont rendu les chemins boueux, mais Dom
maîtrise à merveille les glissades dans les virages et nous finissons
par trouver les cabanes d'une famille recluse. Le patriarche, Lucien,
nous
accueille. Sa
descendance irlandaise ne fait aucun doute. Il est blanc, rouquin, mais
il a l'accent marquisien, profond qui roule les "r".
J'ai pu remarqué en côtoyant les insulaires, qu'ils étaient fiers
d'afficher leurs mélanges génétiques. Je n'ai pas trouvé une seule
personne qui se disait marquisienne ou maohie à 100%. Tous ont des
ancêtres tchèques, allemands,
italiens, bosniaques, irlandais, chinois...
Lucien O'Connor nous fait déguster sa spécialité : la banane séchée.
Elle leur
a valu un bel incendie le mois dernier. Toute la ferme a failli voler
en fumée. Ici, ils font sécher les bananes à l'étouffée. Un feu de bois
brûle pendant quatre jours sous les bananes bien mûres. Au bout de ce
traitement, elles acquièrent une couleur ambre et un goût concentré de
banane gardant toutes ses vertus, sans date de péremption.
Chez Lucien, nous faisons provision de pamplemousses, de bananes
fraîches et séchées, de vinaigre de banane et de citron mariné,
condiment pour
cuisiner le canard à la mode marquisienne.
Des paysages spectaculaires
Une route tortueuse, je dirais même vertigineuse (!), nous entraîne sur
la côte nord de
l'île. Nous traversons des villages oubliés du monde, tels Nahoe et
Eiaone. Les falaises, rongées par l'océan, ressemblent à des orteils de
cyclopes. La nature est sans partage, la végétation sèche laisse
paraître une roche rouge, incandescente. Les contrastes chromatiques
sont aussi puissants que les falaises sont abruptes. Le paysage tout
entier nous emporte dans un monde tranchant, incisif et sans nuances...
Le village de Puamau
Au bout de la route, nous trouvons le village de Puamau. Il respire le
bon vivre, flanqué de deux pitons rocheux, il se tapit derrière une
plage rondelette de sable noir. Un cheval broute l'herbe, non loin de
claies où sèche le coprah. La vie s'écoule tranquille, dans la plus
pure tradition marquisienne. Sur la route des tikis, Thérèse nous
accueille. Elle tient un snack et nous promet de nous préparer un plat
asiatique à la mode marquisienne. Avant de déguster sa cuisine, elle
nous invite à visiter le
site du grand Tiki. Sur des terrains appartenant à sa famille, se
dresse le plus grand tiki de Polynésie. Ce n'est pas le plus grand de
tout le Pacifique, puisque les statues Moai de Rapa Nui (île de Päques)
lui
volent la vedette.
Le site est très bien entretenu. Aux frontières de l'archéologie, un
vrai jardin
d'agrément embaume de fleurs de tiarés. Les hibiscus sont à l'honneur,
ici, leurs fleurs sont géantes. Le site de Puamau vaut le voyage!
Situé au pied du piton Toéa, au coeur d'un immense cratère, le me'ae
Iipona est magnifiquement restauré. C'est un travail de longue haleine
qui débuta en 1991 et qu'il faut maintenir, sans quoi la végétation
aurait vite fait de l'envahir.
Cinq tikis sont mis en évidence dans ce site magistral.
Le premier est très particulier et unique dans l'art polynésien. Il se
nomme Makii Taua Pepe. Il représente un tiki couché, sur un socle
cubique qui révèle quatre motifs sculptés en bas-relief. Derrière lui,
un premier grand tiki debout d'environ deux mètres. Il porte le nom de
Te Ha'a Tou Mahi a Naiki. Sur une plate forme, comme une scène offerte
au coeur de la forêt pour l'éternité, le grand tiki nommé Tikaii toise
de ses 2.67 mètres la vie des mortels. Il a été taillé dans de une
pierre volcanique rouge. Il a tout subi et tout traversé debout : les
guerres intestines, l'oubli des hommes et l'envahissement de la
végétation, la déforestation et la plantation de caféiers, puis enfin,
grâce à une poignée de passionnés, il a retrouvé sa majesté et il se
dresse à nouveau fier et droit dans la vallée de Puamau. Le cinquième
tiki a été décapité par les Allemands lors de la seconde guerre
mondiale. Sa tête se trouve au musée archéologique de Berlin.
La plupart des tikis de ce site ont été taillés dans un agglomérat
volcanique ou tuf trouvé dans une carrière située loin dans la vallée.
Les Maohis ne possédaient alors que des outils de pierre type pics ou
herminettes. Le monumentalisme des tikis laisse rêveurs lorsqu'on pense
aux moyens dont ils disposaient à l'époque.
Les tikis de ce site représentent des ancêtres maohis. La légende
raconte qu'au dix-septième siècle Te Eita fafa, Hakieinui et Maiauto,
trois nobles de la famille Naiki entrèrent en guerre avec les voisins
des vallées de l'ouest. Ils capturèrent leur chef, Tiu Oho et l'offrir
en sacrifice (ce qui signifie qu'il finissait à la casserole!). Pour
venger sa mort, les clans amis de Tiu Oho s'allièrent et combattirent
les Naiki. Ceux-ci furent vaincus et chassés de cette vallée vers
Atuona, Nuku Hiva , Ua Pou et Ua Huka. Les vainqueurs s'emparèrent de
la résidence des chefs Naiki. Ils la transformèrent en me'ae où
s'érigèrent des tikis représentants les grands chefs vainqueurs.
Et... pour finir une rencontre inopinée.
Au retour chez Thérèse, une surprise de taille nous attend. L'arrière
petite fille de Gauguin, Taua Nui est là. Assise sous la tonnelle, elle
entame une petite conversation. Au départ nous ne savons pas qui elle
est. Elle ne s'en vante pas. Elle est là, simplement pour se distraire.
Elle a dû mal aussi à se situer dans la descendance du peintre. Mais à
la réflexion, disant que sa grand mère était la fille de Gauguin et de
sa première épouse sur l'île (il en eu trois officielles)... Elle finit
par admettre le titre d'arrière petite fille. Pour la petite histoire
son nom Taua Nui, signifie la grande prêtresse, où celle qui détient
beaucoup de pouvoir.
Quelle belle journée! Et quel bonheur de la partager avec vous!
A plus, pour d'autres découvertes sur cette île qui recèle plus de 100
sites archéologiques dont 63 sont accessibles aux archéologues.
Nat et Dom
www.etoiledelune.net
Lexique marquisien_tahitien :
Popa'a : c'est ainsi que les
Polynésiens
nomment les
touristes, ou les Occidentaux, c'est une contraction des
mots "peau pâle"
Tiki ou Tii : Effigies, en pierre ou en bois sculptés. Elles
représentent des esprits inférieurs aux deux grands dieux Maohis, Atéa
et Atanua. Certains tikis étaient gardés dans les maisons ou autour des
terrains familiaux, ils rappelaient les interdits et les périodes de
rahui (soit l'interdiction de consommer les fruits et produits d'un
territoire jusqu'à la prochaine cérémonie). D'autres tikis se
trouvaient sur les marae ou me'ae. Ils avaient pour rôle la protection
du lieu où ils étaient érigés. Ils étaient invoqués afin d'aider les
pêcheurs ou les chasseurs à ramener de bonnes prises. Ils protégeaient
les humains contre les intempéries.
Marae ou Me'ae : Dans les îles de la Société on parlera des
Marae. Aux Marquises, l'espace sacré prendra le nom de me'ae. Un me'ae est un
lieu de culte. C'est là que les prêtres maohis invoquaient leurs dieux,
mais où ils pratiquaient aussi les sacrifices humains. Les personnages
les plus importants y étaient également enterrés. On ne peut
imaginer les me'ae comme des temples. C'étaient plutôt de grands socles
de pierres sur lesquels les prêtres se réunissaient. Ils y
construisaient, par
endroit, des huttes faites de bambous et de palmes aujourd'hui
disparues. Mais l'essentiel se passait à ciel ouvert. Les me'ae était divisé en diverses parties. Le tahua
était une enceinte vide dans laquelle les prêtres se réunissaient. Les
plates-formes pyramidales ou ahu était destinées au rassemblement des
chefs. Sur les me'ae avaient lieu la prière, mais aussi les grandes
décisions guerrières ou encore des moments de plaisirs où la danse
était présente. Certains me'ae étaient "tabu" dans ce cas les femmes
n'y étaient pas admises, comme c'est le cas à Taoaa, mais nous verrons
cela dans un prochain courrier...
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